4 avril 2008

Symbiose symphonique

La salle était pleine d’impatients qui grouillaient silencieusement. Le rideau allait se soulever dans quelques secondes et tous les gens présents au concert souhaitaient ardemment le début de la soirée.
Assis sur un des sièges de la salle, Daniel Massé tenait fermement son sac de grains de maïs. L’odeur du beurre qui s’en échappait faisait passer l’attente. Il plongea sa main dans le contenant et empoigna quelques grains qu’il porta devant sa bouche. Tranquillement, il souffla sur les miettes de maïs qui s’asséchèrent puis éclatèrent et les engloutit. Le goût était succulent, légèrement salé. Le jeune homme répéta son mouvement et, comme il allait entamer une autre bouchée de maïs soufflé, les lumières de la salle s’éteignirent. C’était la levée du rideau, enfin.
On pouvait sentir l’excitation monter dans la pièce au fur et à mesure que l’orchestre apparaissait et qui allait se déposer sur le plafond, le colorant de son éclat irisé. Des projecteurs effacèrent les ombres de sur la scène et, dans le silence complet de l’audience, les musiciens caressèrent leurs instruments. Les corps musicaux frémirent au doux contact. Une sensualité aguichante naissait au travers des préliminaires du spectacle. Daniel n’avait jamais vu d’orchestre donner tant d’attention et d’affection à leur musique. Il comprenait maintenant pourquoi la troupe était considérée parmi les grands de ce monde. Les instruments commencèrent à remercier les musiciens et des notes sortirent tranquillement de leur corps. Un début simple avec des noirs, des blanches, des rondes, parfois des croches. Les notes flottaient au-dessus du chœur, la musique s’y dégageait paisiblement et atteignait la foule conquise. Les musiciens maîtrisaient parfaitement leurs instruments, et ceux-ci les remerciaient parfaitement. Le spectacle ne faisait que commencer, mais Daniel savait que c’était un des plus beaux moments de sa vie. Il écoutait la symphonie, se sentant bercer à son tour par celle-ci.
Les musiciens frottèrent plus vigoureusement les formes des instruments et le rythme s’accéléra d’un coup. Les notes – de la blanche à la quadruple croche – furent projetées avec allégresse vers le public ébahi, elles montèrent dans un désordre spectaculairement calculé. Elles cognèrent le plafond, se mêlèrent à l’excitation qui y volait toujours et la couleur les enroba. Un arc-en-ciel musical se déploya dans la salle. Les musiciens frôlaient le plaisir, les instruments aussi.
Daniel Massé regarda au-dessus de sa tête les formes colorées. Elles éclataient après avoir vécu l’émerveillement, comme les jolies bulles de savon disparaissent sous l’œil enchanté de l’enfant. Dans son dernier souffle, la note laissait échapper l’excitation saisie. Une lumière brève et intense parcourait alors la salle. Lorsque des centaines de blanches et de rondes explosaient, une euphorie de couleurs charmait le public. Et Daniel regardait des milliers de notes mêlés d’excitation.
Le rythme se calma d’un coup. Les musiciens atténuèrent le rythme pour se préparer à la dernière ligne droite. Pour avoir la plus belle fin, ils devaient s’assurer de combler les corps musicaux. Ils reprenaient leur souffle tout en caressant leurs instruments; une fébrilité se cachait dans leurs mouvements et les musiciens devaient faire des efforts pour ne pas la laisser sortir. Ils devaient se contrôler afin que l’instrument connaisse l’extase.
Le public demeurait en haleine. Les voyeurs ne pouvaient décrocher leur regard : ils vivaient par leurs yeux l’acte musical. Daniel Massé ne bougeait plus, hypnotisé par la scène. Son excitation continuait de monter au-dessus de la salle, continuant de grossir le nuage irisé qui ne cessait de croître.
Un musicien, trop pressé d’atteindre son plaisir, ne put empêcher la fébrilité de sortir de ses doigts. Son instrument, ne s’attendant pas à cette fin abrupte, laissa échapper, un peu par déception et par surprise, une noire brisée. La fausse note sortit du corps comme une flèche tirée pendant une trêve. La noire, distordue et ondulée, fut éjectée vers un mur de la salle où elle ricocha pour revenir vers le public.
Daniel Massé, tout comme les autres voyeurs, ne remarqua pas la bévue du musicien. Il tremblait sur place voulant entendre et voir les dernières paroles des instruments; la noire déformée n’avait été que chuchotée et avait filé trop vite pour être perçue. Daniel ne la vit même pas arriver lorsqu’elle le frappa à la poitrine. Il ne sentit que l’impact sur son cœur. Sa main, dans un réflexe, se plaqua sur la douleur et il tomba de son siège.
Tandis qu’un homme s’écroulait dans la salle, l’orchestre laissa échapper leurs dernières émotions. L’orgasme musical fut instantané et une explosion de notes parfaites en résulta. Le nuage d’excitation se rétrécit d’un coup alors que les notes avalèrent toutes les couleurs et éclatèrent, projetant des faisceaux de lumières.
Reprenant son souffle et majestueusement illuminé, Daniel se redressa devant le spectacle. Alors que les musiciens étaient comblés et que la foule était charmée, il comprit que ce soir-là, il avait été marqué par la musique.

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